E.P.R   (fiche n° 13)

 

1. INTRODUCTION        

     Dans le contexte du Débat National sur l'Energie qui se déroule depuis le printemps 2003, une question revient sans cesse, lancinante : "faut-il décider maintenant la construction d'un European Pressurized water Reactor (EPR) ?". Conformément à notre participation à ce débat, nous souhaitons fournir des éléments de réflexion objectifs pour que chacun de nous puisse se faire sa propre idée. Cette approche nécessite de prendre en compte trois considérations principales :

• quels sont les besoins futurs de la France en énergie électrique et quels sont les "bons" moyens d'y répondre ?
• notre parc de centrales électronucléaires couvre près de 78 % de nos besoins actuels, quel est son avenir ?
• quel facteur de confiance peut-on accorder à l'EPR ?

2. BESOINS EN ENERGIE ELECTRIQUE       

   Selon l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) le taux de croissance annuelle de la demande d’électricité, en Europe, serait de 1,4 % par an jusqu'en 2030, quels que puissent être les efforts d’économie d’énergie. Pour sa part, la Direction Générale de l’Energie et des Matières Premières (DGEMP) au Ministère de l'Industrie prévoit que la consommation d’électricité continuera de croître à un rythme de l’ordre de 2 % par an (cette croissance a été de 2,3 % en 2002 et 3,9 % en 2003 !), nécessitant la mise en oeuvre d’une puissance additionnelle, chaque année, correspondant à celle d'un de nos réacteurs les plus récents (Réacteur à Eau Pressurisée, REP N4 de 1 450 MWe – mégawatts électriques).
   En 2002 la production d'énergie électrique en France a été couverte à 78 % par l'électronucléaire, 14 % par l'hydraulique, 7 % par le thermique classique et le reste soit ˜ 1% par les autres énergies renouvelables. Il convient également de tenir compte du coût, hors TVA, de production des différentes énergies selon leur source, établi par le DGEMP en centimes d'euro par kilowattheure : biomasse 5 à 15, éolien 5 à 13, photovoltaïque 25 à 125, hydraulique 2 à 10, géothermique 2 à 10, marémotrice 8 à 15 ; alors que le nucléaire se situe entre 3,2 et 3,5 tandis que le gaz (cycle combiné) ressort entre 3,3 et 4,3.
   Le thermique classique ne pouvant être fourni essentiellement que par le charbon, le pétrole et le gaz, ou très marginalement par la biomasse, le nucléaire a donc permis d'économiser les importations correspondantes de combustibles fossiles et de situer la France à la meilleure place des pays développés pour sa faible production de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, la production d’électricité en France est en excès par rapport à la demande, ce qui permet d’en exporter jusqu'à 15 % de sa production totale (70 TWh) en 2000, ou de répondre à des demandes exceptionnelles (froid ou canicule).
   Toutefois, il convient de regarder si les autres sources d'énergies peuvent faire face à la demande, sachant que la France s’est engagée à produire 21 % d’électricité d’origine renouvelable en 2010 (à comparer à 15 % en 2000, dont 14 % sont d’origine hydraulique). Les possibilités de l’hydraulique sont, dès à présent, utilisées à plein aux heures de pointe, il n'est probablement pas raisonnable d'envisager la réalisation de nouveaux barrages. Le taux de disponibilité obtenu pour l’éolien dans les sites très favorables ne dépasse pas 25 % en moyenne avec des périodes de sous-production (hiver 2002, été 2003). La géothermie marque le pas à cause de la détérioration rapide des équipements en sous-sol. Le recours à la biomasse et au chauffage solaire mérite d'être considérablement développé avec, toutefois, deux limitations : il s'agit de productions du domaine résidentiel quasi individuel, l'impact sur l'environnement reste important (émission de fumées pour l'un, esthétique pour l'autre).


3. LE PARC ELECTRONUCLEAIRE       

   Sur les 58 réacteurs actuellement en fonction, 34 avec une moyenne d'âge de plus de 20 ans ont déjà sauté une génération de la population française, le plus âgé a 26 ans (premier réacteur du palier 900 MWe entré en service en 1978 à Fessenheim), 20 sont sortis de l'adolescence avec un âge moyen de 16 ans et seulement 4 réacteurs sont encore des enfants de moins de 6 ans. Sous réserve de la reconduction de l'autorisation d'exploitation par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), EDF table sur une durée de vie de ses réacteurs de 40 ans. Le remplaçant du réacteur le plus ancien pourrait donc n’être opérationnel qu’en 2018, ce qui, dans la simple hypothèse du maintien de la production électronucléaire actuelle, semblerait devoir imposer une décision de construction au plus tard vers 2008/2010.
   Ceci serait vrai dans l'hypothèse, vraisemblablement irréaliste, où les économies d'énergie et les énergies renouvelables compensent l'augmentation de la consommation évoquée ci-dessus. Par ailleurs, il faut tenir compte que l’EPR envisagé actuellement représente une évolution importante par rapport au dernier des réacteurs du palier N4 (les réacteurs les plus récents) et qu'il n'en est encore qu'au stade du projet de réalisation d'une tête de série, dont il conviendrait d'observer le comportement pendant deux ou trois ans avant de lancer sa réalisation en série. En résumant, pour satisfaire aux exigences administratives, industrielles et de sûreté, on obtient le calendrier suivant :
• décision de construction du 1er EPR en 2004, réalisation accélérée pour une mise en service en 2012,
• décision anticipée de réalisation du premier réacteur de série en 2008 pour une réalisation de l'îlot nucléaire dès 2014 et une mise en service au plus tard en 2018,
• ensuite, mise en service d'un EPR tous les 8 mois pour renouveler les 56 autres unités du parc en près de 40 ans.
On voit bien qu'il n'y a vraiment pas de temps à perdre pour prendre la décision initiale et ceci en supposant qu'il n'y a pas de délais supplémentaires aux décisions administratives (choix du site, enquête publique, décret d'autorisation de création, etc.) ni du fait de manifestations antinucléaires !
   Des arguments souvent avancés ne résistent pas à l'analyse :
• Prolonger la vie des réacteurs jusqu'à 60 ans ! Cela ne saurait être, de toute façon, envisageable que pour les 4 réacteurs du palier N4. Leurs prédécesseurs pourraient atteindre 50 ans (exemple des USA). Mais ils n'ont pas été construits dans cette perspective et les coûts des opérations de maintenance et de rénovation plaident pour leur renouvellement avant cette échéance.
• Attendre, après 2009, le retour d'expérience de l'EPR commandé par la Finlande ! Avec une puissance de 1 600 MWe, il ne s'agit pas du standard franco-allemand. En outre, sa réalisation et son exploitation en large partie par les finlandais ne permettront pas d'en tirer tous les enseignements souhaitables.
• Attendre les réacteurs du futur ! Les technologies nouvelles n'en sont encore qu'à la définition des axes de R&D dans le cadre du programme international "génération IV". L'arrêt malencontreux de SUPER PHENIX a privé la France du plus important prototype mondial pour le développement des réacteurs de cette future génération. Le choix d'une filière et son développement jusqu'à la mise en service d'un prototype nous amène après 2020. Dans le meilleur des cas, l'optimisation d'une tête de série repousse à 2030 son industrialisation. Le G IV ne pourrait s'inscrire dans le renouvellement du parc qu'après le 25ème exemplaire.


4. L'EPR       

4.1. CONCEPT "EVOLUTIONNAIRE"

Vue éclatée de l’EPR. Le bâtiment Combustibles a la même hauteur que ceux des auxiliaires (D’après Framatome ANP)
• L’EPR résulte d’études franco-allemandes, menées à partir des réacteurs français de type N4 (1450 MWe) et allemand, de type KONVOI, tous deux des réacteurs à eau légère pressurisée actuellement en exploitation.
Il a bénéficié d'une triple collaboration franco-allemande exceptionnelle :
• l'alliance des constructeurs AREVA et SIEMENS regroupés au sein de la Société Framatome-ANP,
• la collaboration des opérateurs français et allemands (EDF, E.ON, EnB, RWE ),
• l'implication des autorités de sûreté (DSIN et BMU )

La comparaison des caractéristiques principales du projet EPR et du N4 est donnée dans le tableau ci-dessous :

   
EPR
N4
Puissance thermique
MW
4250-4500
4250
Puissance électrique
MW
1500-1600
1450
Rendement
%
36
34
Nombre d’assemblages  
241
205
Taux de combustion
GWj/t
>60
45
Résistance sismique
g
0,25
0,15
Irradiation du personnel
homme.mSv/an/réacteur
0,4
1
Durée de vie années
années
60
40

Pour une puissance électrique de 1500 MWe, avec un taux de disponibilité prévu à 90 %, l’EPR produirait 11.826 TWh chaque année.

4.2. EVOLUTIONS DE SURETE

La principale motivation pour l'évolution du niveau de sûreté de l'EPR est la prise en compte du retour d'expérience des deux seuls accidents graves survenus sur la cuve d'un réacteur :
• Three Mile Island (USA 1978) dont la fusion du cœur a été contenue dans les sous-sols de l'enceinte réacteur, refroidie par l'apport de grande quantité d'eau et qui n'a eu aucune conséquence significative pour l'environnement,
• Tchernobyl (Ukraine, Ex-URSS, 1986) dont l'incendie et l'explosion du cœur, abrité sous un simple bâtiment standard, ont entraîné une grave contamination dans l'environnement.
La probabilité de graves dommages sur le cœur de l'EPR a encore été réduite d'un facteur dix par rapport au palier N4 des REP, déjà très "sécurisé", en réduisant, par conception, l'éventualité d'événements pouvant induire sa fusion et en prévoyant des systèmes simples, redondants et diversifiés de maîtrise d'éventuels "événements" potentiellement dommageables. En particulier, le système d'injection de sécurité et celui d'alimentation de secours en eau sont reproduits en quatre "trains" ayant chacun la capacité d'assurer l'intégralité des fonctions de sûreté. Chacun de ces "trains" est séparé physiquement pour éviter qu'un incident interne ou externe ne les endommage simultanément et pour une même cause.
Si, malgré ces moyens de prévention mis en place, la fusion du cœur survenait ses conséquences seraient maîtrisables par les protections suivantes :
• zone d'épandage, en point bas avec protection réfractaire, des coulées provenant de la fusion du cœur et leur refroidissement par un dispositif de noyage passif,
• double enceinte de béton précontraint, chacune ayant 1,30 mètre d’épaisseur, résistant à la pression et "recombineur" catalytique d'hydrogène pour en éviter l'explosion,
• contrôle de la pression interne de l'enceinte et refroidissement des structures par aspersion,
• aspiration entre les deux enceintes en béton et filtration d'éventuelles fuites avant rejet à la cheminée.
La double enceinte du réacteur permet de résister à la perforation et aux vibrations provoquées par la chute d’un avion gros porteur ou à des agressions externes. De plus, les bâtiments abritant les auxiliaires de sauvegarde (alimentations de refroidissement de secours), eux-mêmes protégés par un mur de béton, sont au contact de l’enceinte de confinement qu’ils entourent pour en assurer la protection. Il convient de rappeler que, compte tenu des faibles dimensions de l'enceinte réacteur et de son profil sphérique, il serait extrêmement difficile sinon impossible, pour un pilote, de l'atteindre avec précision.
D’autres améliorations ont été apportées en ce qui concerne la résistance aux séismes et l’irradiation moyenne du personnel. Les calculs de sûreté montrent que les conséquences d’un accident seraient faibles (un pour mille de celles de Tchernobyl) limitant les besoins d’une évacuation de la population à une petite zone (quelques km²) et de façon temporaire ; en outre, la probabilité q’un tel accident se produise est dix fois plus faible qu’avec les réacteurs actuels.

4.3. EVOLUTIONS TECHNIQUES

Grâce à un enrichissement légèrement plus important (jusqu’à 5%) du combustible EPR par rapport à celui des derniers REP, il sera possible d’obtenir un taux d’épuisement plus élevé, jusqu’à 60 000 MWJ/t au lieu de 45 000 MWJ/t actuellement. Un plus fort taux d’irradiation diminue d’autant le nombre de déchargements du cœur et le nombre de retraitements, d’où un gain sur le prix du cycle du combustible et une diminution des déchets de haute activité. L’EPR aura une meilleure capacité de recyclage du plutonium : il sera compatible avec une charge en MOx (Oxyde mixte de Plutonium et d’Uranium) de 100% contre seulement 33% dans les réacteurs actuels. Le choix d'un générateur de vapeur avec économiseur et turbine évoluée permet de porter la pression de vapeur à 78 bars et le rendement global à 36 %
La durée de vie du réacteur a été portée à 60 années de service grâce à la sélection de nouveaux matériaux pour la réalisation des composants les plus sollicités ainsi que des progrès dans les méthodes de leur mise en œuvre. La configuration de l'installation a évolué de façon à pouvoir remplacer un composant plus rapidement et à moindre conséquence radiologique, même lorsque le réacteur est en service.
Toutes ces avancées technologiques contribuent à réduire de façon efficace les déchets produits par l'EPR par rapport à ceux des REP du dernier palier.

4.4. EVOLUTIONS ECONOMIQUES

Une diminution de plus de 10 % des coûts de production d'électricité par rapport aux réacteurs du palier N4, tout en intégrant les fortes avancées sur la sûreté, repose sur plusieurs améliorations :
• augmentation de la puissance thermique,
• amélioration du rendement du combustible,
• réduction du coût d'investissement par l'optimisation et la standardisation des composants ainsi que par le développement de la préfabrication en usine, à la fois plus économique et plus fiable et qui, en outre, réduit les temps de montage sur site,
• augmentation du taux de disponibilité de la centrale (> 90 % au lieu d’un peu plus de 82% actuellement) par allongement du cycle du combustible, simplification de la maintenance par la standardisation des équipements, une meilleure accessibilité et simplification de leur entretien pouvant être effectué en cours d'exploitation,
• réduction des coûts d'exploitation et de maintenance par un espacement des arrêts pour rechargement portée à 2 ans et réduction de leur durée à 16 jours.

Finalement la comparaison entre les coûts de l’EPR et ceux d’un cycle combiné à gaz (CCG) fonctionnant en base, donnée dans le rapport de l’OPECST est reproduite dans le tableau ci-contre, ainsi que les résultats de l’étude finlandaise ayant conduit au choix de construire un réacteur nucléaire supplémentaire de 1 600 MWe.
Euros/MWh
EPR
1600 MWe
Finlande
CCG
CCG
Finlande
Investissements
17,1
19,9
5,6
7,0
Exploitation
4,8
7,2
3,1
1,5
Combustible
4,2
3,0
25,2
23,7
R et D
0,6
 
 
 
Total
27,7
30,1
33,9
32,2

Les réacteurs électronucléaires exigent un investissement important alors que les frais de fonctionnement sont relativement faibles. La situation est inverse pour les centrales à gaz. Il s’ensuit que la compétitivité relative des réacteurs nucléaires par rapport aux centrales à gaz est d’autant meilleure qu’ils sont utilisés sur un temps plus long. Il semble donc justifié, non seulement de rénover le parc nucléaire, mais aussi d’en prévoir l'augmentation de la capacité de production électrique.

5. CONCLUSION       

Dans la simple hypothèse où la France maintiendrait sa consommation actuelle d'énergie électrique d'origine nucléaire, il apparaît nécessaire de prendre rapidement la décision de lancer la réalisation d'un premier réacteur du type EPR, de façon à être prêts pour le renouvellement du parc actuellement en service. Différents sites potentiels existent, des collectivités locales se sont manifestées pour accueillir un projet sur leur territoire. Une telle décision offrirait de larges ouvertures pour les marchés européens et à l'exportation, avec toutes les retombées économiques et pour l'emploi qui en résulteraient.

En outre, cette décision procurerait une marge de manœuvre indispensable pour faire face à des événements internes (forte augmentation de la consommation, insuffisance des énergies renouvelables) ou externes (raréfaction du pétrole et du gaz, flambée des prix, etc.) qui, sinon, conduiraient à des réductions drastiques pour chacun de nous de sa consommation d'énergie électrique.

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Association des Retraités du groupe CEA, indépendante de l'Etablissement Public de Recherche             haut de page —>>haut de page