OMBRES ET LUMIÈRES DU DÉVELOPPEMENT DES CENTRALES NUCLÉAIRES DANS LE MONDE

Jacques FURET, Ingénieur Docteur
  1. UN BREF RAPPEL HISTORIQUE
  2. LE PARC MONDIAL DES CENTRALES NUCLÉAIRES DÉBUT 2004
  3. SITUATION ET PERSPECTIVES DANS LE MONDE ET PAR PAYS
        3.1. L’Amérique du nord
        3.2. Les pays de l'ex-Comecon
        3.3. L'Europe occidentale
        3.4. L'Asie
        3.5. L'Afrique
        3.6. L'Amérique du Sud
        3.7. Le Moyen Orient
 Glossaire 


1. UN BREF RAPPEL HISTORIQUE:        


Dès l'expérience de Fermi en novembre 1942, confirmant la faisabilité de la réaction en chaîne, naissait l'espoir de la production d'énergie nucléaire aux applications nombreuses et peu coûteuses. La réalisation des premiers réacteurs nucléaires expérimentaux allait alors conduire à la production d'électricité d'origine nucléaire aux Etats-Unis en 1951, en URSS en 1954, au Royaume-Uni et en France en 1956. Quelques années plus tard allait naître dans plusieurs pays un foisonnement de prototypes de centrales nucléaires. Leurs caractéristiques très variées étaient liées aux combinaisons possibles d'utilisation des matériaux combustibles et modérateurs constituant le coeur du réacteur nucléaire, et à la nature du fluide caloporteur chargé d'évacuer l'énergie produite dans ce dernier sous forme de calories.
L'analyse des résultats d'essais de ces prototypes allait permettre, au cours de la décennie des années 1960, d'en faire le tri par élimination et regroupement et de constituer approximativement six familles de types de centrales nucléaires appelées "filières électronucléaires". Le développement de ces filières au milieu des années 1960 est décidé dans plusieurs pays du monde occidental et en URSS, compte tenu de la diffusion des connaissances dans le domaine des applications civiles de l'énergie nucléaire, et peut-être aussi de l'évaluation optimiste du prix du kWh d'origine nucléaire.
 




Le retour sur l'histoire de ce développement industriel dans le monde, au cours des trois décennies qui vont suivre le début des années 1970, ne manque pas d'intérêt pour souligner les difficultés de prévision sur le long terme causées par : les événements politiques, les aléas de l'économie, l'évolution de la consommation d'énergie, le coût et les réserves dans le monde des combustibles fossiles et aussi les ébranlements dus aux accidents de grande ampleur d'installations nucléaires.

L'histoire de ce développement dans les principaux pays du monde analysée un peu plus loin présente des ombres dans la majeure partie des pays : d'Amérique, d'Europe, de l'ex-URSS, du Moyen-Orient et des lumières dans les pays d'Asie de plus en plus gourmands d'énergie.

Quelques grands traits de cette histoire méritent d'être soulignés : la maîtrise de la technologie nucléaire, qui a entraîné rapidement une augmentation des puissances unitaires des installations, l'abandon ou la mise en réserve de développement des filières électronucléaires très prometteuses d'avenir utilisant des réacteurs à gaz haute température ou des réacteurs rapides surgénérateurs, l'ébranlement dans les programmes de construction et de mise en service de centrales nucléaires de la plupart des pays, causés par les accidents bien connus aux Etats-Unis « TMI 2 » et en URSS « TCHERNOBYL », l'acceptation par le public contrariée par la montée en puissance des écologistes, avec l'arrivée aux postes clés des gouvernements de leurs chefs de parti dont les politiques notamment aux Etats-Unis et en Europe n'hésitent pas à mettre l'option nucléaire sous le boisseau.



2.
LE PARC MONDIAL DES CENTRALES NUCLÉAIRES DÉBUT 2004        

En 2004, le nombre de "tranches nucléaires"(1) des centrales couplées aux réseaux électriques nationaux est de 439 pour une capacité de puissance de 360,6 GWe (2). 31 tranches sont en construction, 104 se trouvent à l'arrêt définitif. Depuis le début des années 1960, environ 250 commandes de tranches ont été annulées. Quelques unes de ces commandes ont donné lieu à des débuts de construction, dont les chantiers ont été définitivement arrêtés. Un très petit nombre de tranches entièrement construites n'ont pas été mises en service.

La majorité des tranches en fonctionnement ou en construction peuvent être réparties entre 5 filières électronucléaires principales (3): uranium enrichi-eau ordinaire, pressurisée REP ou WWER, bouillante REB (355 tranches), uranium enrichi-graphite-eau bouillante RBMK (17 tranches), uranium naturel-graphite-gaz UNGG, MAGNOX (12 tranches), uranium enrichi-graphite-gaz (AGR 14 tranches),uranium naturel-eau lourde pressurisée PHWR, CANDU (38 tranches).

 

 





Parmi les 104 tranches arrêtées définitivement, en cours de démantèlement, environ la moitié sont des prototypes mis en service au cours des années 1950. Les premières tranches de la filière MAGNOX mises en service à Calder Hall sont les seules à totaliser une durée de fonctionnement supérieure à 40 ans.


3.
SITUATION ET PERSPECTIVES DANS LE MONDE ET PAR PAYS        

3.1. L’Amérique du nord:

3.1.1. Les États-Unis:

Pays, jusqu'à aujourd'hui, premier producteur au monde d'électricité d'origine nucléaire : 104 tranches en fonctionnement totalisant une puissance de 98 GWe . Et pourtant l'euphorie de la fin des années 1960 et du début des années 1970 s'estompe vite. Dès 1974, plus aucune commande de tranche n'est faite et au contraire dans les années qui suivent près de 90 des commandes passées sont annulées, dont certaines ont conduit à des débuts de construction.

Sous l'influence des écologistes, le développement de l'énergie nucléaire s'enlise dans un marais de procédures administratives et réglementaires complexes qui n'améliorent pas la sûreté, mais qui augmentent les délais de construction, le coût des installations et celui de leur exploitation.

Dans la décennie des années 1980, la filière d'avenir des surgénérateurs est abandonnée après un débat interminable sur la décision de construction de la centrale prototype de Clinch River, dont plusieurs gros composants ont déjà été fabriqués. La société Gulf Atomic disparaît de la scène des constructeurs de centrales, après l'abandon de la filière des réacteurs nucléaires à haute température. La société Westinghouse, devant la léthargie du marché intérieur, ferme ses usines de Tempa et de Pensucola en Floride. La société Babcock et Wilcox, à la suite de l'accident de TMI 2, s'oriente vers la propulsion navale. Seule la société General Electric se maintiendra à la fin des années 1990, en collaborant activement avec l'industrie japonaise. Malgré les intentions des présidents des Etats-Unis qui se succèdent après Carter et qui souhaitent tous réhabiliter le développement de l'énergie nucléaire, les intentions de commandes fermes de nouvelles tranches nucléaires ne se manifestent pas à moyen terme.

 

 









Néanmoins au début de 2004, le "Départment of Energy" attribue 13 millions de $ de crédit à deux consortiums afin de tester le processus de licence de construction et d'exploitation pour trois projets de nouvelles tranches. Et si ces projets devaient déboucher sur des commandes, les tranches concernées pourraient fonctionner en 2014.

3.1.2. Le Canada

Les Canadiens poursuivent avec méthode et obstination le développement de la filière "CANDU" depuis le début des années 1950. Et dès la fin 1993, 33 tranches construites par l'''Atomic Energy of Canada Limited" d'une puissance de 16,7 GWe étaient en fonctionnement, exploitées en grande partie par "ONTARIO HYDRO". A partir de 1997 l'exploitant procède à l'arrêt d'une durée de l'ordre d'une année pour mise en conformité de leur niveau de sûreté et ensuite mise sous cocon des plus anciennes tranches de Pickering A et de Bruce A, compte tenu de l'apport sur le réseau, d'énergie électrique en provenance des grands barrages du nord de Québec. C'est ainsi que seules 16 tranches sont en fonctionnement à la fin de 2004, totalisant une puissance de 12 GWe, et qu'aucune nouvelle tranche n'est commandée. AECL a aussi exporté 10 tranches en Argentine, Chine, Corée du Sud, Inde et Roumanie.


3.2. Les pays de l'ex-Comecon

Les pays dont il est question sont : l'ex-URSS, la Bulgarie, la Hongrie, l'ex-République Démocratique Allemande, l'ex-Tchécoslovaquie (République Tchèque et Slovénie), la Roumanie.

En dehors de la Roumanie, qui dès 1982 a choisi la filière CANDU et qui dispose actuellement d'une tranche de 650 MWe en fonctionnement fournie par AECL et d'une deuxième tranche en construction, les tranches des centrales des pays de l'ex-Comecon sont du type "Soviétique".

La volonté politique du développement de l'énergie nucléaire a souvent été proclamée par les dirigeants de l'ex URSS. Et dès 1984, un plan de 100 GWe de tranches fonctionnant en 1995 avait été établi, avec la disponibilité d'une panoplie de 3 filières : WWER (REP), RBMK, SURGÉNÉRATEUR (Réacteur rapide refroidi au sodium).

A la fin de l'année 2003, dans l'ex-Comecon, 62 tranches: 13 RBMK, 49 WWER, 1 SURGÉNÉRATEUR, totalisant une puissance de 45,7 GWe, sont en fonctionnement et 9 tranches : 1 RBMK, 8 WWER sont en construction. En dehors de l'évolution politique et de l'éclatement de l'URSS en Républiques indépendantes, le décalage par rapport au plan a de nombreuses causes, à savoir : l'utilisation de technologies dépassées, la bureaucratie, les hésitations de choix entre RBMK et WWER, le financement, les difficultés industrielles aggravées en 1983 par l'accident de génie civil qui paralyse pendant de très longs mois l'usine Atommach de ROSENERGOATOM où sont fabriqués les principaux composants des tranches, l'accident de Tchernobyl et ses conséquences sur la sûreté et l’opposition des populations au nucléaire.

A l'aube de l'indépendance des pays de l'Europe de l'Est, avec l'éclatement de l'URSS en républiques indépendantes et jusqu'à la fin de la période de la Perestroïka en 1987, les commandes de 32 tranches en URSS d'une puissance de 23,4 GWe sont annulées. La plupart d'entre elles ont entraîné des travaux d'aménagement de sites et même des débuts de construction. Dès la réunification de l'Allemagne, le gouvernement de la République Fédérale Allemande décide de mettre à l'arrêt définitif dans l'ex-Allemagne de l'Est, les 5 tranches WWER en fonctionnement et l'arrêt des travaux des tranches suivantes de la centrale de Greeiswald et des deux premières tranches de la centrale de Stendal. À la même époque, dans les pays de l'est : Bulgarie, Hongrie,Tchécoslovaquie, 17 tranches WWER d'une puissance totale de 8 GWe fonctionnent et 7 tranches WWER d'une puissance totale de 4,8 GWe sont en construction.

 


Alors que dans l'ex-URSS, 40 tranches d'une puissance totale de 34,3 GWe fonctionnent et que 2 tranches d'une puissance totale de 2 GWe sont en construction. Le potentiel de production d'énergie nucléaire (tranches en fonctionnement et en construction) pour l'ensemble des pays de l'ex-Comecon passe de 58,1 au début de 1990 à 53,5 GWe à la fin 2003, à peine un peu plus de 50% du plan de 1984.

Pour le futur, la stratégie de développement des centrales nucléaires est définie par chaque pays ou république indépendante.

En 2000, Minatom, ministère de l'énergie nucléaire de la Russie a prévu pour 2010 une puissance de tranches en fonctionnement de 31,2 GWe et pour 2020 une puissance comprise entre 33 et 48 GWe, alors que le potentiel de production d'énergie nucléaire en 2003 s'élève à 23,9 GWe. Dans la panoplie de types de tranches, le RBMK ne semble pas être abandonné, un nouveau WWER à sécurité passive d'une puissance de 640 MWe a été étudié. Le développement de la filière des surgénérateurs est toujours d'actualité avec des projets de tranches de 800 MWe. Le retour d'expérience de l'exploitation sur une durée de 25 ans des deux prototypes BN 350 et BN 600 est sans doute une base solide pour la définition de ces projets.

En 1997, le gouvernement du Kazakhstan envisage l'installation de 5 tranches du type WWER en 2020. La mise en service de la première est prévue en 2006 (?). En Bulgarie, depuis 2002, les travaux de construction de 2 tranches WWER d'une puissance de 1000 MWe sur le site de Belene ont repris. Ils avaient été arrêtés en 1990 sous la pression des écologistes. La République Tchèque envisage de relancer en 2009 la construction des tranches 3 et 4 de Temelin d'une puissance chacune de 1000 MWe.


3.3. L'Europe occidentale
:

En-dehors de la France, plus aucun début de construction et de connexion au réseau électrique de tranche n'a lieu, depuis respectivement 24 et 15 ans. Le vent de plus en plus violent de la contestation écologique a commencé à souffler sur Europe au milieu des années 1970 et a fini par paralyser le développement des programmes électronucléaires de la plupart des pays en dehors de la France et de la Finlande.

En Autriche, où siège l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique, l'unique tranche de Zwentendorf REB de 730 MWe, dont la construction a été achevée en 1977, n'a jamais été mise en service à la suite d'un référendum de la population. L'Italie qui en 1990 a arrêté ses deux dernières tranches encore en exploitation disparaît de la scène nucléaire.

3.3.1. L'Allemagne :

(L’ex-République Fédérale Allemande, le cas de la RDA est englobé dans les pays de l'ex Comecon) le programme de développement électronucléaire basé sur les filières REP et REB était ambitieux. Il prévoyait en 1979 50 GWe de puissance électronucléaire installée pour l'an 2000. Au cours du temps son réajustement a ramené cette espérance à 24 GWe en 1991. Et déjà le ravage de la contestation s'est manifesté. Le REP 1300 MWe de Mulheil-Kaerlich est arrêté définitivement en 1988, après une seule année de fonctionnement et le surgénérateur de Kalkar 300 MWe dont la construction est terminée n'est pas mis en service et va rejoindre le REB de Zwentendorf en Autriche. En 1998, sous la pression du parti des "Verts", alors que 19 tranches sont en fonctionnement totalisant une puissance de 22,2 GWe qui contribuent pour 33% à la production d'électricité nationale, le gouvernement fédéral décide de retirer progressivement le nucléaire de la production électrique. En 2002, un accord signé entre le gouvernement, les exploitants de centrales et le parti des "Verts", conduit à la mise en vigueur d'un amendement à la loi sur l'énergie atomique. Désormais aucune licence pour la construction ou l'exploitation de nouvelles centrales nucléaires ne peut être accordée et la durée moyenne des 19 tranches est limitée à 32 ans à compter de leur mise en service. En 2003, la tranche de la centrale de Stade d'une puissance de 640 MWe est déconnectée du réseau, elle sera suivie en 2005 de celle d'Obrigheim 360 MWe.

3.3.2. La Belgique :

Alors que 7 tranches REP sont en fonctionnement depuis 1985 et ont contribué en 2001 à 58% de la production nationale d'électricité, en 2002, le gouvernement approuve un projet de loi qui vise à l'abandon du nucléaire et qui va être promulgué par le parlement et le sénat. La durée de vie des tranches est limitée à 40 ans et leur arrêt définitif est prévu en 2015 pour les plus anciennes et 2025 pour les plus récentes. Toutefois cet abandon pourra être suspendu par le gouvernement en cas de force majeure.

3.3.3. L'Espagne :

Dès 1979, le parlement fixe un objectif ambitieux au programme électronucléaire : 2 GWe installés à la fin des années 1980 et contribuant pour au moins 45% à la production nationale d'énergie électrique. Mais le terrorisme qui vise le nucléaire va contrarier cette ambition et dès 1984 , les travaux engagés à hauteur de 25% de 5 tranches totalisant 4,9 GWe sont arrêtés. Après la mise en service en 1987 et 1988 des tranches Trillo 1 REP de 1000 MwWe et Vandellos UNGG de 500 MWe fournie par la France, le programme électronucléaire fait la pause.

Et en 2002, alors que 9 tranches (2 REB et 7 REP) sont en fonctionnement et contribuent pour plus de 25% à la production nationale d'énergie électrique, le gouvernement adopte un plan énergétique qui propose une décroissance du nucléaire devant se traduire par une limitation de sa contribution à l'aune des années 2010, sans pour autant procéder à la fermeture prématurée des centrales nucléaires.

3.3.4. La Finlande :

Déjà en 1982, 35% de la production nationale de l'énergie électrique est d'origine nucléaire. 4 tranches : 2 REB, 2 WWER d'une puissance totale de 2,8 GWe sont connectées au réseau et sont toujours en fonctionnement en 2004 avec une disponibilité remarquable. Fin 2003, la Finlande est le premier pays d'Europe à relancer la construction d'une tranche nucléaire en commandant à l'association franco-allemande AREVA-SIEMENS, le premier EPR, REP de 1500 MWe dont la mise en service est prévue en 2009. Ce qui permettra à la contribution du nucléaire dans la production nationale d'énergie nucléaire de retrouver sa valeur de 1982.

 
3.3.5. Le Royaume-Uni :

Le parc de tranches du Royaume-Uni a été pendant longtemps le premier au monde. En 1983, 32 tranches du type MAGNOX et AGR sont connectées au réseau. Mais la mise en service des 14 tranches de la filière AGR, dont la construction a commencé au milieu des années 1960 est très retardée par des difficultés techniques et d'organisation industrielle. Par ailleurs la découverte de gisements de gaz et de pétrole va influencer les politiques de plus en plus enclins à garder sous le coude le dossier nucléaire. En 1994, le surgénérateur PFR (Prototype Fast Reactor) 250 MWe, analogue à Phénix est arrêtée définitivement et le rêve du développement de la filière des surgénérateurs à partir de l'an 2000, s'estompe. Début 2004, 26 tranches MAGNOX et AGR et une tranche REP de 1250 MWe totalisant une puissance de 13 GWe sont connectées au réseau et ont contribué à 32% de la production nationale d'énergie électrique, le gouvernement publie un livre blanc sur la politique énergétique qu'il compte mettre en oeuvre d'ici 2050. Le nucléaire est reconnu comme une source importante de production d'électricité sans apport de gaz carbonique, mais le gouvernement n'envisage pas dans l'immédiat la construction de nouvelles tranches et ne demande pas pour autant l'arrêt du nucléaire.

3.3.6. La France :

À la fin des années 1960, le développement de la filière UNGG est temporisé, en partie à la suite des avatars de la centrale de Chinon. Mais au moment où la plupart des pays européens se lamentent sur le premier choc pétrolier de 1973, la France décide sereinement de s'engager à fond dans le développement de l'électricité d'origine nucléaire, sans se laisser détourner de cet objectif par les craintes du public, ou par les mouvements antinucléaires. Le résultat est que de 1977 à 1997, 58 tranches REP d'une puissance totale de 65,5 GWe sont connectées au réseau. La politique des paliers qui conduit à la standardisation et la limitation des sauts technologiques sont à la base de cette réussite qui fait de la France un chef de file dans le domaine énergétique exportateur en Europe d'énergie et le deuxième producteur mondial d'électricité d'origine nucléaire après les Etats-Unis. Le renouvellement à terme de ce parc de tranches relativement jeunes en âge est déjà envisagé par la décision, attendue depuis plusieurs années et enfin prise, de construire le REP de deuxième génération l'EPR dont la mise en service est prévue en 2010.

Néanmoins une ombre plane sur la réussite du programme nucléaire français: le décret du 31 décembre 1997 qui stipule l'arrêt définitif de Super-Phénix, surgénérateur européen de 1200 MWe de conception française et dont la sûreté n'est pas en défaut. Cette prise de décision au nom d'arrangements politiques et en l'absence de tout débat parlementaire, va entraîner le démantèlement de cet outil expérimental exceptionnel et faire perdre à la France et à l'Europe l'avance qu'elles avaient dans le domaine du développement des surgénérateurs.

3.3.7. La Suède :

Début 2004, 11 tranches : 8 REB et 3 REP, d'une puissance totale de 9,8 GWe sont toujours en fonctionnement et ont contribué à près de 50% de la production d'énergie électrique nationale en 2003, alors que le résultat du référendum de 1980 portant sur l'arrêt définitif des centrales nucléaires à partir de 2010 n'a pas été remis en cause. Situation paradoxale, d'autant plus qu'en 1985, un plan d'action aurait été défini par le gouvernement pour parvenir à la mise hors service des tranches du parc au début du 21ème siècle. Depuis, seule une tranche REB de 650 MWe Barseback 1 située à une vingtaine de kilomètres de Copenhague a été arrêtée définitivement fin 1999 à la demande des Danois, qui depuis des années, ont renoncé au nucléaire. Aussi les experts suédois en énergie estiment que l'utilisation du nucléaire doit se poursuivre encore 20 ou 30 ans, dans leur pays, avant de trouver une solution de remplacement.

3.3.8. La Suisse :

Cinq tranches: 2 REB et 3 REP d'une puissance de 3,3 GWe sont en fonctionnement depuis 1983 et ont contribué en 2003 à 40% de la production nationale d'électricité. En 1986, le projet de construction de la tranche de Graben REP de 1200 MWe a été annulé, malgré le début de chantier lancé en 1975. Et en 1988, le projet de la tranche de Kaiseraust REB de 1000 MWe est abandonné après 20 ans de gestation. En 1990, un moratoire décidé par le gouvernement fédéral interdit pendant une période de 10 ans la construction de toute autre tranche, mais maintient l'ouverture du pays au nucléaire.



3.4. L'Asie

Les pays gourmands d'énergie : c'est dans cette région du monde que le développement des centrales nucléaires a été le plus rapide depuis la décennie des années 1970, d'abord en Inde, au Pakistan, au Japon et en Taiwan, ensuite en Corée du Sud, enfin en Chine.

3.4.1. L'Inde:

L'intérêt porté à la production d'électricité d'origine nucléaire s'est manifesté dés le début des années 1960 avec la commande de deux tranches REB d'une puissance de 160 MWe à Général Electric et destinées à la centrale de Tarapur. Par la suite, l'Inde développe seule les tranches de la filière "CANDU", en dehors des deux premières commandées à "AECL" et destinées à la centrale de Rajasthan. Malgré l'embargo conséquence de l'explosion de sa bombe atomique en 1974, l'Inde réussit à réaliser l'autonomie totale du cycle combustible avec sa production d'eau lourde et à poursuivre son important programme de construction de tranches de "CANDU". L'intérêt dans le monde porté à la filière : uranium enrichi- eau ordinaire conduit aussi à commander en Russie 2 tranches WWFR d'une puissance de 1000 MWe.

Au début de 2004, 14 tranches d'une puissance totale de 2,7 GWe sont en fonctionnement et 10 tranches d'une puissance de 3,9 GWe sont en construction. L'objectif du gouvernement est d'atteindre une puissance de tranches connectées au réseau de 20 GWe en 2020, dont un surgénérateur de 470 MWe. Cette filière d'avenir est étudiée en Inde depuis le début des années 1970 et a conduit avec la collaboration du CEA, à la construction d'un réacteur expérimental à Kalpakkam d'une puissance de 15 MWe connecté au réseau depuis 1997 et utilisant un combustible d'avant-garde à base de carbure de plutonium et d'uranium. Par ailleurs un projet de réacteur eau lourde-thorium d'une puissance de 300 MWe baptisé "Advanced Heavy Water Reactor" est en cours d'étude. Car à terme le pays souhaiterait explorer ses réserves de thorium qui représentent le tiers des réserves mondiales.

3.4.2. Le Pakistan

continue à exploiter depuis 1971 Kanupp, vieille tranche nucléaire "CANDU" d'une puissance de 140 MWe fournie par le Canada. Dès 1982, un appel d'offres est envisagé pour la fourniture d'un REP de 900 MWe. Mais les difficultés économiques et politiques bloquent la poursuite du projet. Le président Mitterrand envisage, au cours d'un voyage au Pakistan en 1992, la fourniture de 2 REP de 900 MWe fabriqués par Framatome. Mais finalement une commande d'un REP de 300 MWe Chasma 1 est passée à la Chine en 1992. Sa mise en service prévue en 2000 est toujours retardée.

3.4.3. Le Japon

Un peu plus de 10 ans après les terribles explosions nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki, le Japon qui, comme la France, ne dispose pas de combustibles fossiles, porte intérêt à l'énergie nucléaire civile et décide dès 1960 d'importer des Etats-Unis un prototype expérimental REB de 13 MWe. Assez vite, une collaboration s'instaure entre les industriels du nucléaire japonais et américains, qui va conduire dès 1967 au développement d'un parc de tranches REB et REP qui propulse le Japon au troisième rang mondial de la production d'électricité d'origine nucléaire, après la France et devant la Russie. Au début de 2004, 54 tranches d'une puissance de 46 GWe sont en fonctionnement, 3 tranches REB d'une puissance de 3,7GWe sont en construction et 5 autres d'une puissance de 6,4 GWe sont programmées de 2004 à 2010. Par ailleurs, le Japon est le premier pays à exploiter depuis 1997 2 tranches du type ABWR (Advanced Boiling Water Reactor), "REB AVANCÉ" d'une puissance de 1350 MWe comparable à l'EPR franco-allemand, dont la première unité ne sera mise en service qu'en 2009 en Finlande.

3.4.4. Taiwan (Chine nationaliste) :

La vocation industrielle exportatrice (textiles, plastiques, matériels électriques et électroniques) qui s'est manifestée dès les années 1960, conduit Taiwan au cours des années 1970 à importer des Etats-Unis, 4 tranches REB General Electric et 2 tranches REP Westinghouse. Leur mise en service s'est échelonnée de 1978 à 1985, totalisant une puissance de 5,1 GWe qui contribue à la fourniture de 22% de l'énergie électrique consommée en 2003. Par ailleurs, 2 tranches ABWR General Electric d'une puissance de 1350 MWe sont en construction depuis 1999. Leur mise en service est prévue prochainement.

 
3.4.5. La Corée du Sud

Le développement du nucléaire depuis 1971 est basé sur les filières "CANDU" et "REP". La construction des premières tranches a été faite par importation, puis pour les suivantes, par l'industrie coréenne en collaboration avec les sociétés étrangères qui ont exporté dans le pays les premières tranches. C'est ainsi que la première tranche "CANDU" 700 MWe a été commandée à AECL qui a collaboré ensuite à la construction des 3 suivantes avec l'industrie coréenne. Le reste du parc est constitué uniquement de REP. 2 tranches d'une puissance de 950 MWe ont été fournies par Framatome, 6 tranches par Westinghouse, 2 de 650 et 4 de 950 MWe, alors que 8 tranches d'une puissance de 1000 MWe ont été construites en collaboration avec Combustion Engineering.

Début 2004, 20 tranches d'une puissance de 17,7 GWe sont donc en fonctionnement et ont contribué à 40% de l'énergie électrique consommée en 2003. 4 autres tranches d'une puissance de 1000 MWe ont été commandées en 2003, alors que la commande de 2 autres est en cours. Aussi le plan du programme à moyen terme du gouvernement prévoyant en 2015 la disponibilité d'une puissance électrique d'origine nucléaire de 28 GWe a toutes les chances de se réaliser.

Il faut mentionner aussi que l'industrie de la Corée du Sud collabore activement, depuis septembre 2002, avec la Corée du Nord à la construction d'une tranche REP de 1000 MWe.

3.4.6. La Chine

Les applications militaires de l'énergie nucléaire ont été la priorité de la Chine après la dénonciation par l'URSS, en 1959, des accords nucléaires entre les deux pays. Et il n'est pas sans intérêt de rappeler que l'explosion de la première bombe H chinoise le 17 juin 1967 a précédé d'un an celle de la France, le 24 Août 1968.

A partir de 1976, la politique de réformes économiques et d'ouverture sur l'étranger vont conduire la Chine à devenir un état industriel très gourmand d'énergie. Et malgré ses réserves considérables de charbon, l'utilisation de l'énergie nucléaire comme source d'énergie électrique est envisagée dans une perspective à moyen terme. Et c'est en décembre 1991 que la première production d'électricité d'origine nucléaire est réalisée lors de la mise en service de la tranche de 300 MWe à Qinshan près de Shanghaï, conçue par des ingénieurs chinois et utilisant de nombreux équipements importés d'Allemagne, du Japon, de France et des Etats-Unis.

Mais dès 1982, la nécessité de transfert de technologie occidentale a été perçue pour un développement plus rapide de l'énergie nucléaire et deux tranches REP de 990 MWe sont commandées à Framatome pour la centrale de Daya Bay et mises en service en 1994. Leurs bons résultats d'exploitation conduisent dès 1997 à la construction de 2 tranches REP à Ling Ao identiques, avec la participation de Framatome, mais une contribution plus importante de l'industrie chinoise.

L'adoption d'une certaine standardisation pour les REP ne semble pas empêcher la Chine de continuer à développer seule 2 REP de 600 MWe, avec transfert de technologie française, à commander 2 "CANDU" de 700 MWe à l'AECL et à collaborer avec l'industrie russe et l'assistance française pour construire 2 tranches "WWER".

Au début de 2004, 8 tranches d'une puissance totale de 6,3 GWe fonctionnent et 3 tranches d'une puissance de 2,8 GWe sont en construction. En Juillet 2004, le conseil d'état approuve la construction de 4 nouvelles tranches d'une puissance de 1000 MWe chacune. Compte tenu de l'évolution rapide de son développement économique et industriel avec une consommation d'énergie électrique qui progresse de 8% par an, la Chine décide alors d'accélérer encore son programme électronucléaire d'ici 2020 et de faire ainsi passer la part du nucléaire de 1,5% actuellement à 4% avec une puissance de tranches installées de 36 GWe.

Par ailleurs pour les réacteurs nucléaires du futur : depuis le début 1998, la construction d'un surgénérateur d'une puissance de 25 MWe se poursuit et au début 2002, un réacteur expérimental haute température refroidi à l'hélium a été mis en service.


3.5. L'Afrique

En dehors de l'Afrique du Sud où 2 tranches REP de 900 MWe fournies par Framatome fonctionnent depuis 1985, aucun autre pays du continent Africain n'est équipé de centrales nucléaires. Depuis le début des années 1980, l'Algérie, l'Egypte, le Maroc, la Tunisie prétendent se préparer à un programme d'équipement électro-nucléaire. Des accords de coopération ont même été établis avec l'Allemagne, la France et les Etats-Unis et n’ont pas eu de suite à ce jour.

  Seule la Libye dès 1978 signe un contrat avec l'URSS pour la fourniture d'une tranche d'une puissance de 300 MWe, dont une partie de l'énergie produite doit servir au dessalement de l'eau de mer. Mais ce contrat demeure sans suite.

3.6. L'Amérique du Sud

Les ressources hydrauliques de l'Argentine et du Brésil ainsi que les gisements de pétrole du Mexique n'ont pas favorisé le développement de l'énergie nucléaire de ces trois pays qui sont les seuls à exploiter cette énergie en Amérique du Sud. Chacun d'eux possède 2 tranches importées soit du Canada, des Etats-Unis ou d'Allemagne. Elles contribuent à quelques % de la production nationale d'énergie électrique.


   

3.7. Le Moyen Orient

3.7.1. L'Iran

Après le premier choc pétrolier de 1973, le Shah veut entraîner à grands pas son pays dans l'ère industrielle et y développer l'utilisation de l'énergie nucléaire, afin de préserver ses réserves de pétrole. Aussi dès 1974, deux tranches REP d'une puissance de 960 MWe sont commandées à Framatome et deux autres d'une puissance de 1000 MWe le sont à KWU, société allemande. Les travaux de construction débutent dès 1975 et 1976 et en 1977 une répétition de commande de 4 autres REP est faite à KWU. Mais la révolution de 1979 entraîne l'annulation de toutes ces commandes. Les constructions les plus avancées sont celles des tranches KWU situées sur le site de Busher. Et en décembre 1985, les avions irakiens essayent de les endommager par des tirs de rockets.

 

 





Au cours de la fin des années 1990, une coopération s'instaure avec la Russie pour reprendre la construction de la première tranche de Busher. Cette coopération se renforce en 1999, avec la fourniture d'un groupe turboalternateur de 1000 MWe. L'achèvement de la construction a lieu au cours de l'année 2004. Mais la mise en service ne pourra se faire qu'après la signature d'un accord avec le gouvernement iranien exigeant le retour du combustible irradié en Russie.

3.7.2. La Turquie

tente depuis 30 ans de se doter d'une centrale nucléaire, mais plusieurs projets consécutifs ont été abandonnés faute de financement.

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NB: Les données chiffrées concernant les tranches des pays cités sont issues de la banque de données PRIS de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique et diffusées par le Commissariat à l'Énergie Atomique.

(1) tranche nucléaire, "tranche": une "tranche" est constituée d'un réacteur nucléaire associé à ses échangeurs (faisant chaudière), d'un groupe turboalternateur, d'un transformateur électrique pour accéder au réseau et, le cas échéant, d'un réfrigérant. La "tranche" est autonome. Au début de l'ère nucléaire on confondait le terme de tranche avec celui de centrale. Par la suite on considère que la centrale est la juxtaposition de plusieurs tranches sur un même site.

(2) GWe, MWe G : giga (milliard), M : méga (million) de Watts de la puissance électrique du ou des groupes turboalternateurs de la tranche.

(3) REP : Réacteur à Eau ordinaire Pressurisée (technologie américaine)

WWER : Wodo- Wodinoï Energuetitcheckii Reaktor (Réacteur à Eau ordinaire Pressurisée technologie russe)

 

 


REB : Réacteur à Eau Bouillante (technologie américaine)

RBMK : Reaktor Bolshoi Moschnosti Kanalnye (réacteur à uranium enrichi-graphite-eau bouillante russe)

UNGG : Réacteur à Uranium Naturel-Graphite-Gaz (technologie française)

MAGNOX : Réacteur à Uranium Naturel-Graphite-Gaz (technologie anglaise)

AGR : Advanced Gaz Cooled Reactor (réacteur à uranium enrichi-graphite-gaz, technologie anglaise)

PHWR : Pressurised Heavy Water Reactor ou CANDU : Canadian Deuterium Uranium (réacteur à uranium naturel-eau lourde avec fluide caloporteur eau lourde pressurisée, technologie canadienne)

SURGÉNÉRATEUR : réacteur à neutrons rapides produisant plus de matériau fissile qu'il n'en consomme et utilisant généralement du sodium comme fluide caloporteur.

 

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