| Les réacteurs
nucléaires naturels d'OKLO (fiche n° 15)
« Il y a un milliard sept cents millions
d’années, une partie de ce qui est maintenant la
carrière d’uranium d’Oklo en République
Gabonaise était spontanément le siège des
mêmes réactions nucléaires en chaîne,
auto-entretenues qui, de nos jours, sont produites dans les piles
atomiques construites de main d’homme.
Cette conclusion s’est imposée après plusieurs
semaines d’études aux ingénieurs du Commissariat
à l’Énergie Atomique qui recherchaient l’origine
d’anomalies de teneurs en isotope 235 (l’isotope fissile
de l’uranium) observées dans quelques lots de minerais
provenant du Gabon. »1
Il est à noter que la possibilité théorique
d’un tel phénomène avait été
indiquée en 1956, par un chercheur américain mais
à ce jour, aucune des recherches faites sur la composition
isotopique de l’uranium naturel, n’avait abouti à
déceler de variations importantes
1 D’après document CEA octobre 1972
1. LA DECOUVERTE 
Tout à commencé en Juin 1972, lors d'une analyse
de routine, par l'observation d'une très légère
anomalie isotopique de l'uranium dans des échantillons
d'oxyde d'uranium (UO2) provenant du Gabon et devant
être enrichis au centre de Pierrelatte.
Il avait été trouvé une teneur de 0,7171
% pour l’isotope 235U alors que sa teneur normale
aujourd'hui est de 0,7202 %. La différence est faible mais
significative. Des contrôles indiquèrent qu'il n'y
avait pas eu d'erreur de mesure. En remontant la piste de ce minerai
anormal on arriva à la mine d'Oklo et plus précisément
à l'extrémité nord de celle-ci. On trouvera
même un prélèvement sur une carotte provenant
d'un forage où la teneur était aussi faible que
0,440 %.
Or appauvrir en 235U un minerai d'uranium naturel,
par des procédés physiques, n'est pas plus facile
que de l'enrichir et tout le monde sait bien les importantes usines
qu'il faut pour produire de l'uranium enrichi en quantité
significative.
Reste une voie possible, même si cela parait osé
: la voix nucléaire. Encore faut-il parvenir à démontrer
cette hypothèse. Les faits étant tellement anciens,
tous les produits de fission ont disparu, ils se sont transformés
en produits stables ; ce n'est que par l'analyse isotopique de
ces derniers que l'on peut remonter à l'origine des différents
isotopes d'un même corps, n'ayant pas les mêmes parents.
L'origine des anomalies a pu être déterminée
sans aucun doute, car on obtenait pour un certain nombre d'éléments
des rapports isotopiques caractéristiques de la fission.
Seules des réactions nucléaires en chaînes
au sein du gisement pouvaient les expliquer. Plus tard, on devait
trouver dans une partie du gisement non exploitée des zones
à haute teneur en uranium qui avaient été
le siège de fissions en très bon état de
conservation 2. De nombreux éléments
issus des réactions étaient restés en place
et dans des distributions représentatives, ce qui pouvait
permettre une étude minutieuse des phénomènes.
Pour cela des coupes très fines, comme sur un chantier
archéologique, ont été pratiquées
et des milliers d'analyses isotopiques ont été effectuées
sur des prélèvements de celles-ci.
Il a pu être déterminé, sans aucun doute possible,
qu'il y a 2 milliards d'années de nombreux réacteurs
nucléaires spontanés ont fonctionné durant
plus de 400000 ans sur le site d'OKLO.
2 Colloque de Libreville lAEA SM 204 Juin 75
2. FONCTIONNEMENT DES REACTIONS NUCLEAIRES 
Pour que des réacteurs à fission contrôlée
(réaction du type de celle utilisée dans le parc
électronucléaire français) puissent fonctionner
il faut réunir les conditions suivantes :
• un combustible suffisamment riche en 235U,
• une masse critique suffisante dans une configuration adaptée,
• un modérateur efficace,
• un système de régulation extrêmement
complexe.
Le déroulement des réactions en chaîne nécessite
d’une part qu’il y ait suffisamment de fissions spontanées
produisant un grand nombre de neutrons et d’autre part que
ces derniers puissent réagir avec d’autres noyaux
fissiles. A Oklo :
• La première condition était assurée
grâce au taux de 235U qui était naturellement,
à cette époque, de 3,44%. Ce taux est très
proche de celui qui est utilisé dans nos centrales électronucléaires.
• La seconde est réalisée par la présence
d’une masse d’uranium suffisante dans certaines zones
du gisement où des teneurs supérieures à
10% sont fréquentes.
• Enfin il fallait un modérateur, soit de l’eau,
soit des matières organiques. Les deux ont été
présentes, principalement l’eau qui a pu être
abondante quand les mouvements de remontée du bassin ont
ouvert les failles existantes et en ont créé de
nouvelles.
Pour comprendre la genèse et le fonctionnement de ces réacteurs,
il faut retourner aux conditions géologiques de leur formation.
Le minerai d'uranium se trouve dans une épaisse série
sédimentaire formée de grès et de pélites
(argiles grossières). L'oxyde d'uranium était originellement
dispersé dans une couche de grès grossiers entre
3500 et 5000 mètres de profondeur, la teneur en uranium
pouvant dans certaines zones dépasser 10 %. Des mouvements
tectoniques vont remonter l'ensemble du bassin sédimentaire,
et y créer de nombreuses failles.
La proportion en isotopes 235 et 238 de l'uranium est une donnée
physique, si l'âge estimé du gisement est le bon,
car les deux sont liés. Les réactions ont démarré
dans des amas qui, aujourd'hui, ont la forme de galettes très
irrégulières dont l'épaisseur n'est que de
quelques décimètres mais qui, dans les autres dimensions,
peuvent dépasser les vingt mètres. Les géologues
se sont longuement interrogés sur l'origine des lentilles
argileuses très chargées en uranium dans lesquelles
les réactions s'étaient développées.
Ils ont fini par comprendre que ce n'était pas du tout
l'état primitif du minerai ; au départ celui-ci
était constitué par des grès avec des teneurs
exceptionnelles. Les mouvements de convections créés
par les courants de chaleur ont dissous tous les quartz, ne laissant
subsister que le ciment argileux, d'où la formation ces
lentilles très riches.
Bien que de faible ampleur à l'échelle du gisement,
ce fut un phénomène important qui dégagea
autant d'énergie qu'une centrale de 1000 MWe pendant 10
ans mais, ici, beaucoup plus lentement, de l'ordre du demi million
d'années. Cette énergie chauffa l'eau qui, devenue
agressive, a dissous les quartz des grès encaissant, permettant
dans un premier temps la venue d'un plus grand volume d'eau pour
une meilleure modération, suivie d'un effondrement des
épontes qui en chassant l'eau arrêtait les réactions.
Les études ont montré qu'il y avait eu pendant les
réactions de très grandes quantités d'eau,
ce qui a nécessité une porosité de 30 à
40 %. Or, même en faisant appel à des réactions
tectoniques, de tels chiffres paraissent difficiles à admettre.
Ils s'expliquent en revanche s'il s'agissait de matériaux
venant de perdre une partie de leur substance.
Pour qu'il y ait réaction entretenue, il faut qu'il y ait
des mécanismes de stabilisation et des mécanismes
de compensation à long terme qui permettent aux réactions
de se poursuivre malgré les modifications irréversibles
du milieu ; cela peut paraître invraisemblable, c'est toutefois
assez simple.
Le minerai contenait des poisons neutroniques tel que le gadolinium
et surtout du bore. Au départ, la criticité a été
réalisée malgré ces captures importantes
mais, les poisons se détruisant plus vite que l'uranium,
la réactivité commençait par croître
et les réactions se seraient emballées si un autre
mécanisme n'était intervenu : c'est le grand dégagement
de chaleur qui abaisse la densité de l'eau. Le flux de
neutrons se trouvait stabilisé à un niveau qui,
compte tenu des conditions d'évacuation de la chaleur,
conduisait à des températures assurant la criticité.
Ce schéma général doit être adapté
aux conditions locales de fonctionnement de chaque zone de réaction.
Un point important concernant Oklo comme analogue d'un site de
stockage est la température régnant dans le site
à l'époque du fonctionnement des réacteurs.
En cristallisant, les minéraux peuvent piéger un
peu du liquide qui les baigne. Dans les conditions normales, beaucoup
de ces inclusions sont diphasiques. La température d'homogénéisation
révèle la température minimale à la
fermeture de l'inclusion. Sur les bordures gréseuses des
réacteurs on a trouvé des filons de quartz qui avaient
piégé des fluides à plus de 370°C. Dans
le cœur du réacteur, il devait sûrement régner
une température bien supérieure.
3. ENSEIGNEMENTS POUR UN STOCKAGE 
Un milieu ouvert, en perpétuelle modification, ne peut
constituer un modèle de site de stockage des déchets
radioactifs, de ce point de vue Oklo n'est pas une référence
; en revanche, il est une source d'information extraordinaire
sur le comportement des éléments issus des réactions
nucléaires en milieu naturel sur de très longues
durées.
Que trouve-t-on à Oklo à ce sujet ? Dans l'uraninite
restante il a été découvert des agrégats
métalliques contenant du ruthénium, du rhodium,
du palladium, du plomb ainsi que des inclusions à tellure,
bismuth, arsenic et soufre. Ces deux types d'agrégats ressemblent
à ceux observés dans les combustibles irradiés.
Leur ségrégation date des réactions nucléaires
et, malgré des conditions peu favorables, ils sont toujours
présents.
On retrouve à Oklo des traces de radiolyse de l'eau : on
a observé de l'oxygène et de l'hydrogène
libres dans des inclusions fluides de cristaux de quartz en bordure
du cœur du réacteur 10. Toutefois le cœur des
réacteurs est resté pauvre en oxygène comme
en témoigne l'abondance du plomb métallique, de
la galène et de la coffinite (un silicate d'uranium). Cet
environnement réducteur a subsisté parce que de
la matière organique était abondante dans le gisement.
Ce rôle de prévention pourrait favoriser le choix
d'un milieu argileux, où se rencontre généralement
une petite proportion de matériaux organiques.
Les argiles qui entourent les réacteurs d'Oklo sont parsemées
de grains de quartz corrodés puisque résultant de
la désilicification des grès d'origine. On y a observé,
en bordure du réacteur 10, un enrichissement en uranium
235. Une partie des éléments radioactifs a été
lessivée par les solutions chaudes du foyer et entraînée
vers les argiles. Là, les minéraux en cours de cristallisation
ont incorporé à leur réseau le plutonium
239 précurseur de l'uranium 235.
L'analyse des réacteurs Gabonais montre que la libération
des éléments radioactifs du combustible usé
résulterait plus d'une dissolution de surface que d'une
transformation en masse, ce qui est favorable pour la sûreté.
A Oklo, l'uraninite s'est peu modifiée depuis l'arrêt
des réacteurs, l'uranium s'est lentement désintégré
en donnant du plomb alors que les descendants des éléments
transuraniens demeuraient dans le réseau. Les minéraux
argileux entourant les foyers ont adsorbé l'uranium migrant,
malgré de faibles qualités d'adsorption, bien inférieures
à celles des argiles prévues pour les sites de stockages.
En outre F. Gauthier-Lafaye a signalé la présence
d'apatites (minéraux phosphatés) contemporaines
des réactions nucléaires. On y retrouve des inclusions
solides d'uraninite enrichie en produits de fission; leur composition
isotopique montre qu'elles avaient incorporé du plutonium.
Cette incorporation est contemporaine des réactions et
la rétention a été durable. Oklo nous dit
que si nous savons utiliser les informations qu'il nous donne,
l'enfouissement des déchets apparaît comme l'une
des solutions les plus sûres... C'est normal : c'est la
plus naturelle puisque déjà employée il y
a 2 milliards d'années et elle remplit encore ses fonctions
aujourd'hui.
4. CONCLUSION 
Le 25 septembre 1972, l'Administrateur du CEA, André Giraud,
rompt le secret qui entourait les premières analyses et
annonce qu'un réacteur nucléaire vieux de 2 milliards
d'années a été découvert au GABON,
sur le site de la mine d'uranium d'OKLO.
Les travaux effectuées par le CEA ont été
poursuivis, dans le cadre de la Communauté Européenne,
dans une deuxième phase d'études, avec la coopération
de six partenaires : les agences de gestion des déchets
de Suède, d'Espagne et l'ANDRA ainsi que le CNRS et deux
universités espagnoles. Ayant débuté en 1991
elles se sont poursuivies jusqu'en 1999 alors qu'en fin 1997 la
société minière a fermé le site qui
a été de nouveau envahi par les eaux.
Au-delà des enseignements précieux sur le comportement
à long terme d'un site de stockage géologique de
déchets, OKLO a fait la démonstration, s'il en était
encore besoin, que le recours à la fission nucléaire
était un moyen parfaitement naturel pour produire de l'énergie.
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