| PRINCIPE DE PRECAUTION (fiche n° 11)
1. INTRODUCTION
Le Principe de Précaution est devenu un leitmotiv dans une société
formée d’individus cultivant collectivement une inquiétude
vis-à-vis de risques potentiels et prenant individuellement des risques
avérés dont les conséquences peuvent être collectives.
Cependant la fréquente évocation de ce principe pourrait aussi
s’interpréter d’une manière optimiste comme la
manifestation plus ou moins intuitive d’une prise de conscience d’une
responsabilité individuelle dans la pérennité même
de l’humanité à travers les atteintes du milieu naturel.
Le Principe de Précaution accompagne le concept de Développement
Durable, également très en vogue (Définition de ce
concept dans le Rapport Brundtland - Commission Internationale sur l’Environnement
et le Développement – 1987).
La mise en œuvre de ce principe apparaîtrait comme un effort
de « rattrapage » du progrès moral sur le progrès
technique qui est le fondement de notre civilisation. Ce vieux thème
du retard a souvent été évoqué en contrepoint
de l’admiration pour le progrès continu de la Science.
Mais à l’instar des découvertes scientifiques auxquelles
elle paraît parfois s’opposer, cette démarche, morale
dans son essence, semble déjà détournée de son
objectif de sécurité pour servir des projets mercantiles ou
partisans ou pour justifier un refus de prise de responsabilité politique.
2. DEFINITIONS
2.1. QU’EST-CE QU’UN
PRINCIPE
Le terme «Principe» est très général
dans ses sens usuels. En physique, il énonce une loi générale
non démontrée mais vérifiée dans ses conséquences.
Le plus souvent le principe sera considéré comme une règle
d’action s’appuyant souvent sur un jugement de valeur et
constituant un modèle s’apparentant également à
une loi.
Si le sens du mot « Précaution » semble évident
dans le langage courant, son usage est équivoque car la précaution
s’exerce à propos de deux notions associées mais différentes
: le Danger et le Risque.
2.2. LE DANGER
Un danger est constitué par un phénomène, un élément
matériel, voire une conduite qui ont un caractère nocif pour
les êtres vivants ou leur milieu de vie. Il existe ainsi des sources
de danger potentiel en nombre quasi infini et de nature diverses. Par exemple,
l’essence peut brûler, le gaz peut exploser, le sol peut trembler,
un météorite peut tomber, etc. L’existence d’un
danger nécessite la prudence.
2.3. LE RISQUE
Le risque procède d’un danger lorsque l’être
vivant est directement ou indirectement menacé. L’événement
générateur peut provenir soit d’un changement d’état
de la source de danger, soit d’un déplacement de la source
ou de l’être vivant.
Prenons l’exemple du couple homme/voiture : des voitures circulant
sur une route constituent un danger potentiel pour l’homme qui regarde
la route. Réaction de prudence : je ne m’approche pas ou je
ne traverserai pas en aucun cas n’importe comment. Mais lorsque l’homme
décide de traverser la route, il court un risque. Ce risque est donc
gouverné par un danger et par une probabilité.
2.4. LA PREVENTION
Lorsque les composantes d’un danger et les processus conduisant au risque
sont bien connus, le risque est avéré et sa probabilité
d’existence est en général également bien connue.
La démarche qui en résulte est la prévention. L’analyse
et la technologie sont utilisées pour diminuer la probabilité
jusqu‘à ce que le raisonnement la déclare acceptable ou
négligeable. Dans l’exemple précédent l’analyse
peut conduire à la création d’un passage souterrain qui
conduira elle-même à une nouvelle analyse des risques que créera
ce dispositif (incendie, agression…)
2.5. LA PRECAUTION
Lorsque la construction du risque est hypothétique, le risque demeure
potentiel. Le danger n’est pas bien identifié et la probabilité
est difficilement évaluée. C’est alors le domaine de la
précaution qui est ouvert. Ainsi, dans le cas de la « vache folle
»,les connaissances actuelles ne permettaient pas de disposer d’une
corrélation indiscutable entre la consommation des parties musculaires
et la transmission du prion à l’homme. Des mesures de précaution
limitant le risque de transmission ont été prises. <
3. HISTORIQUE 
La première manifestation écrite du Principe de Précaution
serait la Charte que Jean de Lévis de Mirepoix, en 1303, édicta
pour réglementer la vente de la viande dans cette ville afin de faire
face à des dangers non identifiés à cette époque.
Plus près de nous et dès 1976, des prémices peuvent
être identifiés dans l’action internationale de réduction
de l’usage des chlorofluorocarbures qui aboutit, dans la plus complète
incertitude au sujet du trou d’ozone polaire, au protocole de Montréal
en 1987.
La Charte mondiale de la nature avait également ouvert la voie dès
1982, plus radicalement, en énonçant que « les activités
comportant un degré élevé de risques pour la nature
seront précédés d’un examen approfondi et leurs
promoteurs devront prouver que les bénéfices escomptés
l’emportent sur les dommages éventuels pour la nature et, lorsque
les effets nuisibles éventuels de ces activités ne sont qu’imparfaitement
connus, ces dernières ne devraient pas être entreprises ».
Un certain consensus s’est établi pour considérer que
dans nos états de droit, le premier texte est apparu dans les instruments
mis en place pour lutter contre la pollution marine. Ainsi, dans la Déclaration
Ministérielle de la deuxième Conférence Internationale
sur la protection de la Mer du Nord en 1987, il est dit que « une
approche de précaution est nécessaire, qui peut exiger que
des mesures soient prises pour limiter les apports de ces substances (nocives),
avant même qu’une relation de cause à effet n’ait
été établie grâce à des preuves scientifiques
incontestables » (paragraphe VII) et « en réduisant à
la source les émissions polluantes……….. par l’adoption
de la meilleure technique disponible et d’autres mesures appropriées……………..
même lorsqu’il n’y a pas de preuve scientifique d’une
relation de cause à effet entre les émissions et les effets
(le principe de l’action de précaution) » (paragraphe
XVI – I).
La Déclaration de Rio en 1992 précise les circonstances dans
lesquelles le principe de précaution peut s’imposer comme norme
: Le dommage potentiel doit être grave ou irréversible. De
plus, le contexte économique oublié par les précédentes
résolutions est introduit par référence à un
meilleur rapport coût/efficacité des mesures à prendre.
Enfin, sans le définir, dans le même temps, le traité
de MAASTRICHT de 1992, fait figurer le principe de précaution aux
côtés des principes de l’action préventive et
de la notion de pollueur-payeur, comme fondement de la politique de la Communauté
pour l’Environnement.
4. POINT ACTUEL 
Cette prolifération quasi mondiale de textes, qui a agité
les années 80 et 90, est en fait la manifestation d’une recherche
fébrile d’éléments plus ou moins normatifs pour
tenter d’étayer un droit défaillant devant des crises
qui ont affecté le domaine médical (sang et hormones contaminés
par divers virus), le domaine alimentaire (vache folle, poulets à
la dioxine….), le domaine industriel (accidents graves, toxicologie
de l’amiante…) et le domaine environnemental mondial (effet
de serre, trou de l’ozone, pesticides, pollution des mers…)
dont les médias ont été des caisses de résonances
plus ou moins bien informées, sélectives et malheureusement
souvent instrumentées.
Dans le cadre d’un renforcement de la protection de l’environnement,
la France a mis son droit interne en conformité par la promulgation
de la loi N° 95-100 du 2 Février 1995. Celle-ci définit
dans son premier article le principe de précaution comme principe
selon lequel l’absence de certitude, compte tenu des connaissances
scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption
de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir
un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement
à un coût économiquement acceptable.
Le grand débat actuel dans le monde juridique concerne la valeur
normative du principe de précaution. C’est à dire, tout
simplement, peut-on juger en y faisant référence. Actuellement
les tribunaux français déterminent au cas par cas la référence
à ce principe en construisant une jurisprudence avec tout ce que
cela comporte de provisoire et de fragile dans un tel domaine. Situation
peu enviable, à la fois pour le juge et encore plus pour le justiciable,
de devoir appliquer - ou subir - l’effet d’un « Standard
» essentiellement moral.
Cette situation est très bien exposée dans le Rapport remis
au Premier Ministre, à sa demande, par P. KOURILSKY et G. VINEY le
29 Novembre 1999 et auquel il a été fait de nombreux emprunts
dans ce qui précède. Les dix commandements énoncés
dans ce rapport constituent un bon guide pour poursuivre l’action
avec plus de vigilance et éviter les interdictions ou les moratoires
aveugles mais dont la simplicité trompeuse peut séduire facilement
l’opinion publique :
1/ Tout risque doit être défini,
évalué et gradué.
2/ L’analyse des risques doit comparer les différents scénarios
d’action et d’inaction.
3/ Toute analyse de risque doit comporter une analyse économique
qui doit déboucher sur une étude
4/ Les structures d’évaluation des risques doivent être
indépendantes mais coordonnées.
5/ Les décisions doivent, autant qu’il est possible, être
révisables et les solutions adoptées réversibles
et proportionnées.
6/ Sortir de l’incertitude impose une obligation de recherche.
7/ Les circuits de décision et les dispositifs sécuritaires
doivent être non seulement appropriés mais cohérents
et efficaces.
8/ Les circuits de décision et les dispositifs sécuritaires
doivent être fiables.
9/ Les évaluations, les décisions et leur suivi, ainsi que
les dispositifs qui y contribuent, doivent être transparents, ce
qui impose l’étiquetage et la traçabilité.
10/ Le public doit être informé au mieux et son degré
de participation ajusté par le pouvoir politique : vaste programme
qui semble redécouvrir pour une grande partie les critères
de l’Assurance Qualité.
5. PRECAUTION ET NUCLEAIRE
Chacun se souvient, ce n’est pas si loin, de l’exhortation
faite aux industriels par un Ministre écologiste, après
un grave accident, de prendre modèle sur l’Industrie Nucléaire.
Ce satisfecit explicite, mais tout théorique, pouvait aussi renforcer
le sentiment que les activités nucléaires étant les
plus dangereuses pouvant exister, représentaient le modèle
maximum des précautions à prendre. Qu’en est-il ?
Le risque associé à l’utilisation civile de l’Energie
Nucléaire, c’est un truisme, est fondé sur le danger
constitué par la radioactivité et les rayonnements qui accompagnent
sa création et son existence.
Depuis un siècle, aucun danger dû à la fois au milieu
naturel originel et aux activités humaines n’a été
plus étudié que celui-ci. De plus, la précocité
de la découverte des effets nocifs des rayonnements ionisants est
tout à fait remarquable. Elle est due, notamment, au fait que,
quelques semaines après la découverte des rayons X , les
premiers examens radiologiques furent pratiqués. Quelques mois
plus tard, les premiers accidents cutanés sont observés
et sept ans après, le premier cancer radio-induit est décrit.
Devant ces accidents, en 1928, la Commission Internationale de Protection
Radiologique (C.I.P.R.) est créée au cours d’un Congrès
de Radiologie. Elle commence à édicter des recommandations
à l’intention des médecins radiologues et des physiciens
pour assurer des pratiques acceptables. Ces recommandations sont rapidement
et universellement adoptées. Elles permettent de mettre fin à
l’hécatombe initiale. Par exemple, la fréquence des
leucémies, dix fois supérieure dans la population des radiologues
par rapport à celles des autres médecins en 1930, devient
équivalente après 1940.
L’utilisation militaire et les nombreux essais d’armes qui
suivirent entraînent, après 1946, une extension très
forte des recherches en radiobiologie, en radiopathologie et en radioprotection.
Dans cette première phase, ce sont des effets déterministes,
c’est-à-dire directement proportionnels à l’exposition
individuelle subie, qui ont conduit à une attitude de prudence
vis-à-vis d’un risque avéré. C’est donc
au principe de prévention auquel il faut se référer.
Les pathologies associées se manifestent au dessus de seuils variant
avec les conditions d’exposition, mais assez bien déterminés.
Au-dessous de ces seuils, les effets n’apparaissent pas mais des
observations épidémiologiques et radiobiologiques ont, plus
ou moins, étayé un risque potentiel plausible d’augmentation
de la probabilité de développement d’un cancer. Il
faut préciser qu’il s’agit d’exposition supérieure
à 10 milligray – valeur à comparer à la dose
« naturelle » annuelle de 2,4 milligray. Il est facile de
comprendre que le risque associé aux faibles doses de l’ordre
ou inférieures à celles dues à la radioactivité
naturelle est un risque potentiel hypothétique qu’aucune
observation ne peut réellement étayer actuellement. Ce sont
ces niveaux d’exposition qui feraient appel à l’application
du Principe de Précaution. Mais la découverte de celui-ci
a été largement précédée par la démarche
des instances internationales et nationales de protection radiologique
depuis près d’un demi siècle.
En effet, dans les années 50, l’Industrie Nucléaire
naissante, dans une attitude de prudence, a recherché le risque
minimum, voire nul. Cette démarche conforme au principe de précaution
« découvert » quarante années plus tard, avec
le progrès des connaissances, céda peu à peu la place
à une attitude responsable de Prévention.
La Commission Internationale de Protection Radiologique a officialisé
cette attitude en élaborant le principe A.L.A.R.A. dont l’objectif
est de « maintenir les expositions aussi bas que raisonnablement
possible compte tenu des contraintes économiques et sociales ».
Ce principe international, qui ressemble fort au Principe de Précaution,
a été repris dans les divers textes législatifs qui
régissent la protection contre le risque constitué par l’exposition
aux rayonnements ionisants. Son application est fondée sur les
obligations de justification, de limitation et d’optimisation.
L’application du Principe de Précaution crée l’obligation
d’un effort de recherche devant un risque potentiel. La mise en
œuvre de la radioactivité a eu comme corollaire un développement
très important des études biologiques dans le domaine de
l’agression tissulaire et cellulaire au plus profond de ses composants
et de ses mécanismes. Ces recherches ont largement dépassé
le seul domaine de la radioprotection et sont un facteur important de
progrès dans la biologie humaine. L’obligation de recherche
a donc été largement remplie.
Concrètement, ces développements ont abouti sur le plan
des structures de Sécurité Nucléaire au regroupement
des moyens de Sûreté et de Radioprotection dans un organisme
indépendant des exploitants de l’Environnement et de l’Industrie.
Cette autorité dispose d’importants réseaux de surveillance
et d’alerte, de corps d’inspection et de moyens techniques
et scientifiques de développement de la prévention contre
les risques associés à l’utilisation des techniques
mettant en jeu la radioactivité et les rayonnements ionisants.
CONCLUSION
Le débat juridique normatif continuera. Mais la démarche
de prudence qui a été celle de la maîtrise des risques
dus à la radioactivité et aux rayonnements ionisants est
effectivement un modèle pour la généralisation d’une
« vraie culture du risque » dans la population.
Le développement de cette culture permettra d’éviter
le détournement du Principe de Précaution vers la déresponsabilisation
de décideurs politiques et l’exploitation médiatique
de risques imaginaires à des fins partisanes au dépend de
la prévention vis à vis de risques avérés
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